MuMa - Musée d'art moderne André Malraux, Le Havre

Né(e)s de l'écume et des rêves

Commissariat : Annette Haudiquet (MuMa), Denis Michel Boëll & Marc Donnadieu

May 5 - September 9, 2018

Fondée sur la transformation radicale du regard scientifique sur le monde sous-marin que porte une discipline nouvelle – l’océanographie –, l’exposition Né(e)s de l’écume et des rêves aborde les imaginaires liés à la mer, à l’océan et aux abysses du milieu du XIXe siècle à nos jours.


1859-1869 est une décennie cruciale. En 1959, Darwin publie son ouvrage sur la théorie  de l’évolution, un câble téléphonique sous-marin relie l’Europe et l’Amérique, un laboratoire  de zoologie et physiologie marine est créé à Concarneau – il sera suivi d’une douzaine de stations maritimes sur l’ensemble des côtes françaises. Elles serviront de terrain privilégié d’observation pour de nombreux artistes, de Jean-Francis Auburtin à Mathurin Méheut. Dès 1898, Louis Boutan y expérimente les principes de la photographie sous-marine. De même, le Suisse Arnold Böcklin  se passionne, lui, pour les recherches effectuées à la station de zoologie marine de Naples, fondée en 1872. La littérature, avant la peinture, mettra l’océan à l’honneur, à travers la parution de trois textes fondateurs au cours de la décennie 1860 : La Mer de Jules Michelet en 1861, Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo en 1866 et les Chants de Maldoror du Comte  de Lautréamont en 1868 -1869. Et Gustave Doré d’illustrer, à partir de 1867, Les Travailleurs de la mer, dix ans avant d’interpréter La Complainte du Vieux marin de Samuel Taylor Coleridge. En 1869, Jules Verne publie son célèbre roman d’aventure Vingt mille lieues sous les mers qui réactualise le mythe de l’Atlantide et popularise la figure du Capitaine Nemo et son sous-marin  le Nautilus, en grande partie grâce aux gravures d’Alphonse de Neuville et d’Édouard Riou.


Au Salon de Paris de 1863, ce sont pourtant de classiques Naissances de Vénus qui font toujours l’actualité, celles d’Alexandre Cabanel, de Paul Baudry ou d’Eugène-Emmanuel Amaury-Duval  en sont les plus parfaits exemples. Mais très vite, emportées par ce nouveau souffle océanique, l’inspiration ou l’imagination des artistes, à l’instar de celles d’Arnold Böcklin, de Gustave Moreau ou d’Odilon Redon, vont se dégager des mythes de l’Antiquité ou des grands textes classiques pourvoyeurs de tant d’histoires et de personnages marins – Ulysse et les sirènes, Vénus et Andromède, Méduse, Ondine… – afin mieux s’ouvrir sur des figures ou des motifs presque inconnus ou totalement renouvelés. On assiste alors, dans les salons, à une prolifération  de fantasmagories marines, d’êtres hybrides mi-bêtes mi-hommes, ou de sirènes ayant perdues leurs ailes pour mieux se métamorphoser en femmes-poissons entraînant poètes et pêcheurs  de par le fond.


Entre 1899 et 1904, la publication illustrée des cent planches d ’organismes planctoniques et  de méduses d’Ernst Haeckel révèle au monde entier la splendeur immédiate de la faune marine. Au tournant du siècle, une approche plus naturaliste de l’herbier et du bestiaire marins va  dès lors nourrir le champ des arts décoratifs ou des arts appliqués, en particulier le courant  de l’Art nouveau, du maître-verrier Émile Gallé aux céramistes Alexandre Bigot, Eugène Feuillâtre ou Auguste Heiligenstein, sans oublier Jean-Émile Laboureur. Dirigée par Eugène Grasset, la revueArt et décorationdépêche ainsi Maurice Pillard Verneuil et Mathurin Méheut à l’aquarium  de Roscoff afin de tirer de l’observation de la vie des profondeurs des interprétations aussi fines que surprenantes. La musique ne sera pas en reste à travers, entre autres, les compositions océaniques d’un Claude Debussy, d’un Maurice Ravel ou d’un Camille Saint-Saëns.


Au cours de l’entre-deux-guerres, les modernes regarderont le monde sous-marin soit comme l’expression d’un paradis perdu, soit comme le miroir enchanté du monde aérien. Les distances, les frontières et les horizons s’en retrouveront irrémédiablement chamboulés sous la plume  d’un André Breton, les ciseaux d’un Max Ernst ou les pinceaux d’un Hans Reichel. Les surréalistes trouveront dans les films de vulgarisation scientifique, en particulier ceux de Jean Painlevé ,  la preuve que le réel peut déclencher autant – sinon plus – de visions imaginaires que l’esprit humain, expressions nouvelles de cette magique-circonstancielle qu’appelait de ses vœux André Breton. Algues, planctons, coraux, poulpes, méduses, hippocampes et autres étoiles de mer peuplent ainsi les photographies de Laure Albin Guillot, de Brassaï, de Heinz Hajek-Halke, de Man Ray, de Roger Parry ou d’André Steiner. Et parfois, sous le regard d’un Jacques-André Boiffard, d’un André Steiner ou d’un Raoul Ubac, de ces apparitions marines surgiront les matières même  du rêve, telles des explosante-fixe (André Breton) . Parallèlement, la figure de l’aquarium  se transforme également passant du modèle réduit à l’univers du prestidigitateur ou à l’espace  du music-hall. De spectaculaire, il devient donc nouveau spectacle traversé de beauté convulsive et d’érotique-voilée (André Breton). Nourris des visions chimériques de Victor Hugo et du Comte de Lautréamont , mais également de la montée des totalitarismes, de nouveaux monstres apparaissent, comme en témoignent les expérimentations de Lucien Lorelle, d’André Steiner, d’Hans Reichel, de Raoul Ubac ou de Wols, ainsi que de Simon Hantaï et de Judit Reigl au cours des années 1950.


Aujourd’hui, les peurs anciennes n’ont plus cours : durant des siècles, les océans suscitaient l’effroi, maintenant c’est l’être humain qui s’effraie pour le biotope marin. Le réchauffement climatique, la surexploitation des ressources biologiques ou la pollution des mers du globe trouvent écho au sein d’une création contemporaine devenue plus soucieuse qu’autrefois  des équilibres et des échanges planétaires. En témoigne les œuvres d’Hicham Berrada, Elsa Guillaume, Simon Faithfull, Nicolas Floc’h et Boyd Webb.

Artistes exposé(e)s : Laure Albin Guillot, José Alemany, Eugène-Emmanuel Amaury-Duval, Henri Amédée-Wetter, Anna Atkins, Jean-Francis Auburtin, Herbert Bayer, Valère Bernard, Hicham Berrada, François-Auguste Biard, Alexandre Bigot, Arnold Böcklin, Jacques-André Boiffard, Pierre Boucher, Louis Boutan, Brassaï, Marcel Bürger, Pascal Convert, Daum frères, Paul-Alex Deschmacker, Gustave Doré, Maria Doublet, František Drtikol , Raoul Dufy, Edmund Dulac, James Ensor, Max Ernst, Simon Faithfull, Eugène Feuillâtre, Nicolas Floc’h, Émile Gallé, Henri Gervex, Théodore Gudin, Elsa Guillaume , Ernst Haeckel, Heinz Hajek -Halke, Philippe Halsman, Simon Hantaï, Auguste Heiligenstein et Odette Chatrousse-Heiligenstein, Henri de Hem, Louis Hestaux, Adolf Hirémy-Hirschl, Elisabeth Jerichau-Baumann, Gerome Kamrowski, Max Klinger, Jean-Émile Laboureur, Georges Lacombe, Charles-Alexandre Lesueur, Lucien Lévy -Dhurmer, Lucien Lorelle, Pascal-Désir Maisonneuve, Georges Malkine, Henri Mangin, Man Ray, Étienne-Jules Marey, Mathurin Méheut, Georges Méliès, Edward Moran, Gustave Moreau, Gustav-Adolf Mossa, Paul Outerbridge, Jean Painlevé, Hervé Paraponaris, Roger Parry, Pierre et Gilles, Jean-Jacques Pradier, René Quillivic, Odilon Redon, Hans Reichl, Judit Reigl, Hugues Reip, Auguste Rodin, Rogi André, Serge de Sazo, Roger Schall, Alexandre Séon , Harald Sohlberg, Adriano de Sousa Lopes, André Steiner, Jind?ich Štyrský, Laure Tixier, Henri Tracol, Raoul Ubac, Jan van Kessel, Sandra Vasquez  de la Horra, Julius von Wiesner, Boyd Webb, R. Welch, Valérie Winckler, Wols, Unica Zürn…